ITV #1 - Dr Pierre Anhoury

Définition d’une bonne collaboration entre des centres de soins français de pointe avec des structures en Afrique – notamment au Kenya et en Tanzanie.

Quel état des lieux de la médecine en Afrique concernant plus spécifiquement la prise en charge du Cancer dressez-vous ? 
Les cancers en Afrique touchent surtout des populations jeunes, conséquence directe de la pyramide des âges dans ces pays. Nous notons que chez la femme de moins de 40 ans, c’est le cancer du col de l’utérus qui sévit le plus. Les autres cancers féminins, par exemple le cancer du sein, sont tout aussi dramatiques. Ce cancer est lié à un virus – le HPV – pour lequel il existe aujourd’hui un vaccin qui permet d’éliminer cette maladie à condition que l’on puisse se faire vacciner. Donc, ce cancer pourrait être éradiqué de l’Afrique si l’on vaccinait tout le monde. Chez les hommes, nous retrouvons le cancer du poumon, le cancer du foie et du colon.

De plus, nous constatons qu’en Afrique, les diagnostics des cancers sont tardifs : les patients arrivent à l’hôpital ou chez le médecin quand les cancers sont déjà avancés, à des stades métastatiques que l’on ne peut plus opérer. A leur arrivée, la solution qui reste est de proposer des chimiothérapies. 
Par ailleurs, quand le cancer est localisé, il est possible de faire des rayons par radiothérapie. Mais, il y a 25 pays d’Afrique qui n’ont pas de machines de radiothérapies, donc l’accès à cette technique reste un problème très important. 

Quelles sont les perspectives d’amélioration ?
L’une des clés de l’amélioration de la prise charge du cancer se situe dans un diagnostic plus précoce. Cependant, cela ne sert à rien de détecter un cancer tôt quand il n’y a pas de chirurgien pour opérer, aussi la deuxième clé est l’équipement en hommes et en matériel. Côté matériel, il est indispensable de s’en doter, et côté formation il est important de former aussi bien le personnel de santé que la population. Pour cela, il est absolument nécessaire d’utiliser les dispensaires de soins et de santé primaires dans la brousse, les villages et les petites villes, d’apprendre aux femmes à se surveiller – seins et saignements – mais aussi d’apprendre à ces dernières à ne pas rester à la maison quand des signes cliniques apparaissent, et enfin, d’apprendre aux hommes le fait de laisser leurs femmes aller à l’hôpital pour se faire soigner. Nous touchons là un problème d’éducation de la population et du fonctionnement des couples. En effet, les femmes n’osent pas toujours consulter et se montrer, ainsi quand elles ont un cancer du sein ou qu’elles ont des saignements, elles le cachent autant que possible. Ces tabous font que, quand finalement elles arrivent à l’hôpital, c’est toujours trop tard. 
Concernant le vaccin du col de l’utérus, les pays d’Afrique n’ont pas toujours les moyens de les financer ou quand les pays les possèdent, encore faut-il le rendre accessible à toute la population femmes.
Enfin une autre clé d’amélioration serait un système de contrôle sur la qualité des médicaments. En Afrique, beaucoup de médicaments pour le cancer – mais aussi pour toutes les autres maladies – sont vendus au marché noir avec beaucoup de contrefaçons. Donc, quand vous prenez un médicament, vous n’êtes jamais certain de la qualité, de la quantité, ni même sûr qu’il y ait quelque chose dedans. 

Avec quelles structures en Afrique l’institut Curie collabore-t-il ? Avec quels pays précisément ? Pourquoi ces pays en particulier ?
Notre ambition est de créer des liens avec les pays d’Afrique en nous rapprochant des gouvernements, des structures publiques et également de fondations privées à but non lucratif, avec lesquelles les échanges sont souvent plus faciles. Nous avons des missions humanitaires et des missions de conseil. Je peux citer en exemple notre collaboration avec la grande fondation AGA KHAN qui œuvre en Afrique de l’est, mais aussi en Inde, au Pakistan, en Afghanistan. C’est une fondation connue et reconnue pour son sérieux. Nous avons un accord de coopération et nous opérons avec eux en Tanzanie en particulier et au Kenya car la fondation AGA KHAN possède dans ces pays des hôpitaux et des dispensaires. Nous avons été sollicités il y a deux ans pour des formations sur les soins palliatifs, puis, l’Agence Française du Développement, l’AFD, a fait un don de 10 millions d’euros à la Tanzanie pour améliorer la situation de la cancérologie, c’est à ce moment-là que l’institut Curie a reçu un mandat pour veiller au bon usage de ce don et d’éclairer les décisions qui sont prises. 

Comment se concrétise cette collaboration ?
L’institut Curie a une mission rémunérée pour se rendre en Afrique au sein de la fondation AGA KHAN. Nous y allons tous les 3 mois pour suivre l’ensemble du calendrier des implémentations, assurer des formations du personnel de santé, et effectuer des missions de conseils de terrain. C’est une mission importante pour l’institut avec une disponibilité en ligne mensuelle. 

Quelles est la philosophie et/ou le positionnement de l’institut Curie à propos de la collaboration avec des structures de soin en Afrique ? 
Il y a 4 ans, en créant son département international, l’institut Curie a décidé de développer son activité dans les pays où il était possible d’avoir une collaboration avec des instances crédibles.
Nous avons alors commencé à développer dans les pays d’Afrique une approche systématique dans l’objectif de signer des conventions avec plusieurs établissements qui avaient des besoins particuliers. Établissements pour lesquels l’institut Curie peut faire la différence et apporter une réelle valeur ajoutée. 

Pouvez-vous nous donner un ou deux exemples de collaboration ?
En Égypte un de nos patients a construit un hôpital inspiré du fonctionnement de l’institut Curie, nous avons donc été sollicités en tant que conseil. Nous allons sur le terrain pour établir la circulation des malades, la formation des personnels, et la gestion des équipements. 
Autre exemple : nous avons un projet de formations de soins palliatifs au Sénégal. Ce type de soins est très négligé en Afrique.
Un autre exemple : nous avons reçu une donation de plusieurs millions d’euros de la part d’une généreuse donatrice. Son objectif était d’améliorer le diagnostic et le traitement sur place en Afrique du cancer de l’œil de l’enfant appelé rétinoblastome. C’est cancer qui est rare, que l’on guérit à 100% en France, mais à 20% seulement en Afrique. L’objectif est de passer à 80% de taux de guérison en Afrique. Pour atteindre ce taux de guérison, l’institut Curie travaille à un projet de formation et d’élaboration d’une stratégie locale. Avec ce projet, nous couvrons 24 pays d’Afrique. 

Ces collaborations permettent certainement des échanges gagnants-gagnants, quels sont les bienfaits pour ces structures et pour l’institut Curie ? 
Pour ces structures cela permet d’être accompagnées et ainsi de se développer et, en chemin, de gagner la confiance de la population. Parfois, cela leur permet aussi de lever des fonds ou de recevoir des dons comme cela a été le cas de pour le don de l’AFD ou encore de la donatrice pour le cancer de l’œil. 
Pour l’institut Curie cela nous permet d’abord de faire vivre la mission de l’institut dans l’esprit de Marie Curie qui avait un esprit de service généreux d’aide et d’accompagnement à l’international. Mais aussi de rémunérer l’institut pour ses services dans certains cas. Enfin, il y a un avantage de notoriété et de rayonnement de l’institut Curie.